Cioran — L'Inconvénient d'être né

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Emil Cioran

Highlights

Je sais que ma naissance est un hasard, un accident risible, et cependant, dès que je m’oublie, je me comporte comme si elle était un événement capital, indispensable à la marche et à l’équilibre du monde.

Avoir commis tous les crimes, hormis celui d’être père.

Ce que je sais à soixante, je le savais aussi bien à vingt. Quarante ans d’un long, d’un superflu travail de vérification…

Je pense à tant d’amis qui ne sont plus, et je m’apitoie sur eux. Pourtant ils ne sont pas tellement à plaindre, car ils ont résolu tous les problèmes, en commençant par celui de la mort.

Si, autrefois, devant un mort, je me demandais : « À quoi cela lui a-t-il servi de naître ? », la même question, maintenant, je me la pose devant n’importe quel vivant.

S’il est vrai que Dieu répugne à prendre parti, je n’éprouverais nulle gêne en sa présence, tant il me plairait de l’imiter, d’être comme Lui, en tout, un sans-opinion.

Si le dégoût du monde conférait à lui seul la sainteté, je ne vois pas comment je pourrais éviter la canonisation.

Le même sentiment d’inappartenance, de jeu inutile, où que j’aille : je feins de m’intéresser à ce qui ne m’importe guère, je me trémousse par automatisme ou par charité, sans jamais être dans le coup, sans jamais être quelque part. Ce qui m’attire est ailleurs, et cet ailleurs je ne sais ce qu’il est.

Plus les hommes s’éloignent de Dieu, plus ils avancent dans la connaissance des religions.

« … Mais Elohim sait que, le jour où vous en mangerez, vos yeux s’ouvriront. » À peine se sont-ils ouvert, que le drame commence. Regarder sans comprendre, c’est cela le paradis. L’enfer serait donc le lieu où l’on comprend, où l’on comprend trop…

La valeur intrinsèque d’un livre ne dépend pas de l’importance du sujet (sans quoi les théologiens l’emporteraient, et de loin), mais de la manière d’aborder l’accidentel et l’insignifiant, de maîtriser l’infime. L’essentiel n’a jamais exigé le moindre talent.

Quand on sait de façon absolue que tout est irréel, on ne voit vraiment pas pourquoi on se fatiguerait à le prouver.

Que faites-vous du matin au soir ? Je me subis.

Mot de mon frère à propos des troubles et des maux qu’endura notre mère : « La vieillesse est l’autocritique de la nature. »

Ayant pénétré, au cours des ans, assez avant dans deux ou trois religions, j’ai reculé chaque fois, au seuil de la « conversion », par peur de me mentir à moi-même. Aucune d’elles n’était, à mes yeux, assez libre pour admettre que la vengeance est un besoin, le plus intense et le plus profond qui existe, et que chacun doit le satisfaire, ne fût-ce qu’en paroles. Si on l’étouffe, on s’expose à des troubles graves. Plus d’un déséquilibre — peut-être même tout déséquilibre — provient d’une vengeance qu’on a différée trop longtemps. Sachons exploser ! N’importe quel malaise est plus sain que celui qui suscite une rage thésaurisée.

« Ne juge personne avant de te mettre à sa place. » Ce vieux proverbe rend tout jugement impossible, car nous ne jugeons quelqu’un que parce que justement nous ne pouvons nous mettre à sa place.

La plupart de nos déboires nous viennent de nos premiers mouvements. Le moindre élan se paye plus cher qu’un crime.

« La vérité demeure cachée pour celui qu’emplissent le désir et la haine. » (Le Bouddha.) … C’est-à-dire pour tout vivant.

Devant une tombe, les mots : jeu, imposture, plaisanterie, rêve, s’imposent. Impossible de penser qu’exister soit un phénomène sérieux. Certitude d’une tricherie au départ, à la base. On devrait marquer au fronton des cimetières : « Rien n’est tragique. Tout est irréel. »

Je crois avec ce fou de Calvin qu’on est prédestiné au salut ou à la réprobation dans le ventre de sa mère. On a déjà vécu sa vie avant de naître.

Quand il me faut mener à bien une tâche que j’ai assumée par nécessité ou par goût, à peine m’y suis-je attaqué, que tout me semble important, tout me séduit, sauf elle.

Plus on vit, moins il semble utile de vivre.

Exister serait une entreprise totalement impraticable si on cessait d’accorder de l’importance à ce qui n’en a pas.

Tant qu’une nation conserve la conscience de sa supériorité, elle est féroce, et respectée ; dès qu’elle la perd, elle s’humanise, et ne compte plus.

L’interprète des ambassadeurs envoyés par Xerxès pour demander aux Athéniens la terre et l’eau, Thémistocle, par un décret approuvé de tous, le fit condamner à mort, « pour avoir osé employer la langue grecque à exprimer les ordres d’un barbare ». Un peuple ne commet un geste pareil qu’au sommet de sa carrière. Il est en pleine décadence, il est hors circuit dès qu’il ne croit plus à sa langue, dès qu’il cesse de penser qu’elle est la forme suprême d’expression, la langue même.

Avec le recul, plus rien n’est bon, ni mauvais. L’historien qui se mêle de juger le passé fait du journalisme dans un autre siècle.

En 1441, au concile de Florence, il est décrété que les païens, les juifs, les hérétiques et les schismatiques n’auront aucune part à la « vie éternelle » et que tous, à moins de se tourner, avant de mourir, vers la véritable religion, iront droit en enfer. C’est du temps que l’Église professait de pareilles énormités qu’elle était vraiment l’Église. Une institution n’est vivante et forte que si elle rejette tout ce qui n’est pas elle. Par malheur, il en est de même d’une nation ou d’un régime.

Destruction et éclatement de la syntaxe, victoire de l’ambiguïté et de l’à-peu-près. Tout cela est très bien. Seulement essayez de rédiger votre testament, et vous verrez si la défunte rigueur était si méprisable.

Chacun expie son premier instant.

En art et en tout, le commentateur est d’ordinaire plus averti et plus lucide que le commenté. C’est l’avantage de l’assassin sur la victime.

Dieu : une maladie dont on se croit guéri parce que plus personne n’en meurt.

Toute réussite, dans n’importe quel ordre, entraîne un appauvrissement intérieur. Elle nous fait oublier ce que nous sommes, elle nous prive du supplice de nos limites.

La souffrance ouvre les yeux, aide à voir des choses qu’on n’aurait pas perçues autrement. Elle n’est donc utile qu’à la connaissance, et, hors de là, ne sert qu’à envenimer l’existence. Ce qui, soit dit en passant, favorise encore la connaissance. « Il a souffert, donc il a compris ». C’est tout ce qu’on peut dire d’une victime de la maladie, de l’injustice, ou de n’importe quelle variété d’infortune. La souffrance n’améliore personne (sauf ceux qui étaient déjà bons), elle est oubliée comme sont oubliées toutes choses, elle n’entre pas dans le « patrimoine de l’humanité », ni ne se conserve d’aucune manière, mais se perd comme tout se perd. Encore une fois, elle ne sert qu’à ouvrir les yeux.

Le cri n’a de sens que dans un univers créé. S’il n’y a pas de créateur, à quoi rime d’attirer l’attention sur soi ?

L’idée qu’il eût mieux valu ne jamais exister est de celles qui rencontrent le plus d’opposition. Chacun, incapable de se regarder autrement que de l’intérieur, se croit nécessaire, voire indispensable, chacun se sent et se perçoit comme une réalité absolue, comme un tout, comme le tout. Dès l’instant qu’on s’identifie entièrement avec son propre être, on réagit comme Dieu, on est Dieu. C’est seulement quand on vit à la fois à l’intérieur et en marge de soi-même, qu’on peut concevoir, en toute sérénité, qu’il eût été préférable que l’accident qu’on est ne se fût jamais produit.

Les seuls moments auxquels je pense avec réconfort, sont ceux où j’ai souhaité n’être rien pour personne, où j’ai rougi à l’idée de laisser la moindre trace dans la mémoire de qui que ce soit…

Nos premières intuitions sont les vraies. Ce que je pensais d’un tas de choses dans ma prime jeunesse, me paraît de plus en plus juste, et, après tant d’égarements et de détours, j’y reviens maintenant, tout affligé d’avoir pu ériger mon existence sur la ruine de ces évidences-là.

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